Le Parti Pirate n'incite pas aux attaques de sites comme celles pratiquées par des Anonymous, une attaque DDoS étant en soi une atteinte contre la liberté d'expression ; mais ces manifestations de colère sont-elles stricto sensu et moralement assimilables aux attaques DDoS criminelles par botnets zombifiés ?

Grâce au travail de traduction de Romain Rivière et avec son accord, nous publions le notable et polémique plaidoyer de Richard Stallman, le père fondateur du Logiciel Libre, dans le très sérieux Guardian britannique, en faveur de ces mouvements de lutte contre les atteintes aux libertés civiques fondamentales et aux droits internautes émergents, que la loi Loppsi prochainement votée à l'Assemblée Nationale viole sans ménagement, et que le Parti Pirate souhaite affirmer et défendre dans une Déclaration des Droits de l'Internaute.

 

mise à jour 22/12/2010 : Télérama en a publié une traduction supervisée par Stallman lui-même.

 

 

Les actions pro-Wikileaks des Anonymous sont une vaste manifestation contre la surveillance.

Les actions contre MasterCard et Amazon ne sont pas du « hacking ». Les gens trouvent juste un moyen de protester dans le monde numérique.

Les protestations des “Anonymous” sont l’équivalent, en ligne, d’une manifestation de grande ampleur. C’est une erreur de les appeler “hacking” (intelligence créative) ou “cracking” (pénétration de systèmes de sécurité). Le logiciel LOIC utilisé par le groupe est précompilé, il ne nécessite aucune compétences pour être employé. Les protestataires n’ont pas tenté de prendre le contrôle du site web d’Amazon, ou d’extraire des données depuis celui de MasterCard. Ils sont entrés par la grande porte, et le site a simplement succombé à la surcharge.

Appeler ces protestations des attaques DDOS, ou attaque par déni de service distribué est également trompeur. Une attaque DDOS est effectuée avec des milliers d’ordinateurs “zombies”. Typiquement, quelqu’un ouvre une brèche de sécurité sur ces ordinateurs (souvent grâce à un virus) et prend le contrôle à distance de ces derniers. Il les regroupe ensuite sous la forme d’un “botnet” pour leur faire effectuer tous ensemble ce qu’il veut (dans ce cas, surcharger un serveur). Les ordinateurs des Anonymous ne sont pas des zombies, ils sont a priori contrôlés par leur propriétaire.

Non ! Une comparaison juste serait avec la foule qui est descendue la semaine dernière dans les magasins Topshop. Ils ne sont pas entrés dans les magasins par effraction et n’ont volé aucun produit, mais ont bien entendu causé des problèmes à Philippe Green, le gérant. Je ne serais pas du tout content si un de mes magasins (si tant est que j’en ai un) était la cible d’une grande manifestation. Amazon et MasterCard ne sont pas contents non plus et leurs clients ont été probablement contrariés. Ceux qui espéraient faire leurs courses chez Topshop le jour de la manifestation ont également dû être contrariés.

Internet ne peut pas fonctionner si des sites sont fréquemment bloqués par des foules, de la même façon qu’une ville est bloquée si ses rues sont constammment remplies de manifestants. Mais avant de prôner la répression contre les manifestations virtuelles, regardez ce qu’elles revendiquent : sur internet, les utilisateurs n’ont pas de droits. L’affaire Wikileaks l’a démontré : ce que nous faisons sur Internet, nous le faisons en souffrance.

Dans le monde physique, nous avons le droit d’imprimer et de vendre des livres. Toute personne qui essaierait de nous en empêcher serait contrainte à s’expliquer devant un tribunal. Ce droit est faible au Royaume-Uni (qui dispose des super-injonctions), mais au moins il existe. Pourtant, pour monter un site web on a besoin de la coopération d’un registrar de noms de domaines, d’un FAI, et souvent d’une société d’hébergement, qui peuvent tous subir des pressions pour couper le site. Aux États-Unis, aucune loi n’établit explicitement cette précarité. C’est plutôt inscrit dans les contrats établis par ces entreprises, nous les avons autorisé à le faire comme si c’était normal. C’est comme si nous vivions tous dans des locations, et que les propriétaires pouvaient nous en expulser à n’importe quel moment.

La lecture également, est faite en souffrance. Dans le monde physique, vous pouvez acheter un livre en cash, et ensuite vous en êtes le propriétaire. Vous êtes libre de le donner, de le prêter ou de le vendre à quelqu’un d’autre. Et pourtant, dans le monde virtuel, les lecteurs d’e-books ont des menottes numériques pour vous empêcher de donner, prêter ou vendre un livre, de même que les licences l’interdisent. L’année dernère, Amazon a utilisé une arrière-porte (terme utilisé par RMS pour traduire backdoor, NdT) dans son lecteur d’e-books pour supprimer à distance des milliers de copies de 1984, de George Orwell. Le Ministère de la Vérité a été privatisé.

Dans le monde physique, nous avons le droit de payer et de recevoir de l’argent – même anonymement. Sur Internet, on ne peut recevoir de l’argent que sur approbation de sociétés comme Paypal et MasterCard, et l’”état sécuritaire” enregistre les transactions en temps réel. Les lois mettant en place des sanctions-sur-accusation comme le Digital Economy Act étendent ce modèle à la connectivité à Internet. Ce que vous faites sur votre propre ordinateur est aussi controllé par d’autres, avec les logiciels privateurs. Les systèmes Microsoft et Apple implémentent des menottes numériques – dispositifs spécialement conçus pour restreindre les utilisateurs. L’utilisation pérenne d’un programme ou d’une fonction n’est pas non plus garantie : Apple a installé une arrière-porte sur l’iPhone pour supprimer à distance des applications installées, une autres dans Windows permet à Microsoft d’enstaller des modifications de logiciels sans demander de permission.

J’ai débuté le mouvement du logiciel libre pour remplacer le logiciel privateur contrôlant l’utilisateur par un logiciel libre et respectueux de la liberté. Avec le logiciel libre, nous pouvons au moins contrôler ce que le logiciel fait dans nos ordinateurs.

Les États-Unis sont un réseau de pouvoir d’intérêts privés. Ils prétendent servir le peuple, mais ils craignent la fuite de la vérité. D’où leur campagne contre Wikileaks : l’écraser grâce à la précarité d’internet et du même coup limiter la liberté de la presse.

Les USA tentent d’emprisonner les Anonymous plutôt que les véritables bourreaux et meurtriers. Le jour où nos gouvernements poursuivront les criminels de guerre et nous diront la vérité, le contrôle de la foule sur internet sera peut-être le problème restant le plus urgent. Je me réjouierai si je vois ce jour.

 

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