Dans la Vie Réelle
- February 8th, 2010
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Je connais gens de toutes sortes. Ils n’égalent pas leurs destins.
Guillaume Apollinaire
Cher blog,
aujourd’hui il m’est arrivé quelque chose d’étrange.
Comme tu le sais peut-être, notre section Île-de-France organise, fréquemment, un rite un peu étrange pour quelqu’un comme toi ou moi : des réunions IRL (de l’anglais In Real Life, dans la vie réelle).
C’est quoi l’IRL, me demanderas-tu, cher blog, et comme je te comprends. Pour le premier venu, c’est tout : la vie, les rues, les gens, les conversations… Pour nous autres geeks, au contraire l’IRL est tout ce qui n’est pas le monde dans lequel nous vivons la plupart du temps : ni e-mail, ni sites web, ni blog, ni messagerie instantanée… l’IRL est ce grand inconnu dont on murmure sans trop oser regarder, qu’il se trouve là-dehors.
Autant te le dire, au Parti Pirate nous avons un rapport compliqué avec l’IRL. Nous nous sommes tous rencontrés dans notre vrai monde, celui d’Internet, et les liens que nous y avons noués sont forts comme ne le peuvent être que ceux qui unissent des personnes qui ont partagé une part importante de leurs vies, fait face ensemble à de nombreuses épreuves et moments difficiles. Évidemment, il est toujours sympa d’apprendre à se connaître autrement, peu à peu : un jour un coup de fil (ah, l’émotion jamais complètement éteinte du premier moment où l’on découvre enfin la voix de quelqu’un avec qui on a communiqué chaque jour depuis des mois), un autre jour, un tour en bagnole, en train, en avion pour aller rencontrer les Pirates du monde entier…
Seulement voilà, ces rencontres-là sont, d’une certaine façon, un sous-produit de la relation nouée auparavant, dans notre vrai monde. Et j’oserais même dire, un sous-produit dispensable et anecdotique. De mes collègues du Parti Pirate, de mes compagnons d’armes de longue date, il en est encore une bonne partie que je n’ai jamais rencontré “IRL”, ni même au téléphone, dont j’ignore toujours le nom et – au fond – qu’importe ? Le lien de confiance, d’amitié même, puisque c’est de cela qu’il s’agit, n’en existe pas moins et n’en est pas moins durable. Je peux même dire, je dois même dire, que les plus fortes et plus sincères amitiés que j’ai nouées dans ma (brève) vie d’adulte se sont toutes liées par écrit, sur Internet.
Il en va tout autrement de l’IRL en tant que présupposé, sinon en tant que dogme. Un exemple simple – et frappant. Comme tu ne l’ignores pas, cher blog, au Parti Pirate nous avons l’habitude que des gens (nouveaux venus ou anciens membres, jeunes ou pas, naïfs ou rusés, innocents ou calculateurs) nous expliquent comment nous devrions faire notre boulot : à savoir, (précisément) pas de la façon dont nous le faisons. En particulier, une réflexion qui revient parfois (je l’ai entendue de la part de deux personnes très différentes, une fois cet automne, une fois cet hiver, et aucune des deux fois ne m’a laissé un bon souvenir) :
« Nan mais c’est n’importe quoi, cette manie de tout faire par Internet ; rien ne vaut un coup de fil, ou une discussion d’homme à homme ! »
(Car il semble que les seules discussions qui en valent vraiment la peine impliquent de préférence des hommes.)
J’ai en général quelques objections à rétorquer à cette assertion (je rétorque hélas in petto, comme tu le comprendras plus bas).
D’abord, nous sommes un mouvement de l’Internet. Nous en sommes un symptôme, une émanation ; pour nous, le Net est le monde, et, plutôt que l’inverse, ce sont les gouvernements IRL qui devraient s’adapter à la bidouillabilité que nous sommes habitués à trouver sur le réseau. Et chercher à nier cette réalité, c’est nier (ou, au mieux, ignorer) ce qu’est le Parti Pirate. (Outre la méconnaissance technique profonde qu’une telle phrase trahit immanquablement.)
Ensuite, au contraire d’une communication orale, une communication écrite laisse des traces. Et à ce titre, je fais de mon mieux pour ne pas chercher de corrélation dans le fait que les hommes (“d’homme à homme”, tu te souviens ?) qui m’ont tenu ce langage étaient également ceux quant aux arrière-pensées desquels d’aucuns parmi nous n’étaient pas sans s’interroger. (Je le dirais bien avec une phrase moins tordue, mais tu comprendras parfaitement de quoi et de qui je veux parler.)
Enfin, et c’est une confidence que je te fais ici cher blog (tout en sachant pertinemment que tu t’empresseras d’aller le répéter à tire-larigot et à longueur de fils RSS, je te connais), j’avoue que je suis pusillanime et pleutre. Et, de surcroît, pas toujours très finaud. Je suis de ceux qui, lorsqu’ils se font contacter par un démarcheur téléphonique, n’osent l’éconduire dès le premier abord, se laissent conter monts et merveilles en se sentant charitables, et au bout du compte, se retrouvent bien embarrassés lorsqu’il leur faut expliquer au livreur que, non, ils n’ont jamais vraiment voulu commander de cuisine Astral® ou de boîte à outil Viking™. Face à une proposition faite avec assurance et conviction (apparente), mon premier réflexe est en général de me dire que mon interlocuteur a probablement longuement réfléchi à ce qu’il m’affirme, qu’il en sait certainement plus long que moi et que, du haut de mes vingt-cinq ans, il serait sans nul doute passablement outrecuidant de ma part que de paraître prétendre le corriger. Résultat : invariablement, je cherche la manière de déplaire le moins possible, et bien souvent, ladite manière consiste à répondre mollement “oui, c’est possible, je ne sais pas, il faut qu’on y réfléchisse…”
Ce handicap déplorable n’a d’ailleurs pas été sans donner lieu à moult cris et grincements de dents dans l’histoire du Parti Pirate. Et j’avoue que, sans vouloir me décharger de ma part de responsabilité dûe à mon incommensurable défaut de vouloir ne jamais déplaire, il me semble quand même qu’une petite part de ces drames devrait tout de même, par souci d’honnêteté intellectuelle, être imputée à cette désastreuse notion de “discuter d’homme à homme”. Je ne veux pas discuter d’homme à homme. Je veux discuter d’homme à couard, soigneusement planqué derrière mon ordinateur, en prenant de préférence un petit moment pour faire mes devoirs, me renseigner avant de répondre, et me demander systématiquement, au passage, si quelqu’un ne serait pas un tout petit peu en train de chercher à pousser discrètement mémé dans les orties.
Très cher blog, ton temps est précieux et je m’en voudrais de te faire languir davantage. Il m’est arrivé, te disais-je, quelque chose de bien étrange. Cet après-midi, donc, il advint que je fus tenté, par curiosité, par défi, ou peut-être plus exactement dans un élan mystique de rédemption (un peu comme l’on se force à boire un médicament peu plaisant), de me rendre à “la” réunion IRL de la semaine.
Ladite réunion se tenait dans un estaminet des plus luxueux de la capitale, le genre de rade ou le loufiat te toise à l’entrée en se demandant ostensiblement si tu es vraiment assez fortuné pour te permettre les tarifs de la maison ou si tu cherches juste à épater la galerie. Pourquoi un tel gouffre, me demanderas-tu dans ta grande perspicacité, eh bien sache juste que c’est un legs d’un de ces “homme-à-homme” du Parti Pirate dont je te parlais tantôt. Lorsque j’entrai, quelque peu intimidé, une douzaine de personnes se tenait à table.
Je n’en connaissais que trois.
D’où venaient-ils, les autres de ces messieurs ? Impossible à dire. Ni de notre forum, ni de nos listes de discussions,… De quelque part dans ce grand IRL (et peut-être son sous-produit, cette immonde tâche nommée Facebok). Pour autant que j’aie pu en juger, une bonne moitié n’avait même jamais visité le site partipirate.org. Notre site. Notre pays.
Tâchant de surmonter mon incompréhension (et de faire taire les toujours plus retentissants “mais qu’est-ce-que je fous là ?” dans ma tête), je pris place, et au bout d’un moment, fus tenté d’intervenir. Ne serait-ce que pour présenter un petit peu le Parti Pirate, la façon dont nous (sur)vivons depuis quatre ans, dont nous travaillons ensemble, etc.
Alors que je développais ce propos, quelle ne fut pas ma surprise de me voir interrompu par l’un des messieurs-de-l’IRL. « Ah mais non, c’est pas comme ça qu’il faut faire. »
(Air connu.)
« C’est pas ça, le Parti Pirate. »
(???)
Je fus un instant tenté de disconvenir courtoisement. Ou, à tout le moins, de formuler l’hypothèse que, à l’aune des quatre dernières années au cours desquelles ledit Parti Pirate s’est peu à peu substitué à la totalité de ma vie personnelle, professionnelle et sociale, il y avait une chance pour que je sois parvenu à en avoir une vue d’ensemble, certes pas complète, mais peut-être légèrement plus informée que celle de mon interlocuteur qui, pour autant que je puisse en juger, ne connaissait pas notre existence il y a encore deux semaines.
Et puis,… et puis je me suis dit qu’au fond, peut-être était-ce moi qui avais tort. Tu le sais, cher blog, après tout même les dinosaures ont quitté la surface de notre planète. Peut-être suis-je la “vieille garde”, peut-être suis-je de ceux pour qui l’Internet a encore un sens, pour qui les contacts virtuels sont encore si précieux et irremplaçables.
Peut-être, même, que le Parti Pirate est appelé à se concrétiser sous cette forme. IRL. Auquel cas, tenter de s’y opposer ne serait qu’une réaction primaire et égoïste : on ne lutte pas contre le progrès, qu’en dis-tu ?
Heureusement, ma porte de sortie était toute trouvée :
« oui, c’est possible, je ne sais pas, il faut qu’on y réfléchisse… »
J’avais déjà repris mon pardessus.
« Maintenant excusez-moi, j’ai un rendez-vous très important. »
J’étais déjà parti.
« … sur le forum. »
Si je puis me permettre : évite les mots compliqués dès le titre
J’ai bien ris à certains moment (je ferais pas mieux au téléphone) même si j’imagine que ce n’est pas vraiment le but de ce billet.
J’espère que quand tu es venu à Toulouse tu ne te demandais pas ce que tu foutais là (ou alors, seulement sur le banc dans le hall de la gare en compagnie de qq à attendre qu’on arrive).
Et vive _notre_ monde ! (à opposer à cet affreux “IRL”)
Le yakafaukonnisme, ce douloureux problème…
Pers, ne te fait pas passer pour un otaku, je ne te crois pas.
)