Parti Pirate — Bonjour James, vous êtes une connaissance de longue date du Parti Pirate, et là où nous critiquons chaque jour la politique répressive des gouvernements successifs, vous en avez fait vous-même l’expérience douloureuse puisque vous avez été l’un de ces rares citoyens-téléchargeurs poursuivi en justice "pour l’exemple", depuis 2006. En 2008 vous avez été condamné à une première amende de 10 000 euros ; là où d’autres auraient accepté l’humiliation, vous vous êtes pourvu en appel, puis en cassation -- vainement ; aujourd’hui vous en êtes à porter cette affaire (qui vous a coûté quelques années de votre vie et plusieurs dizaines de milliers d’euros) devant les institutions européennes.
Au Parti Pirate, nous avons assisté, impuissants et rageurs, à votre parcours du combattant ; aujourd’hui, quelques années après (et même si l’histoire est loin d’être finie), que pensez-vous que le Parti Pirate aurait pu (voire aurait dû) vous apporter, et que nous puissions apporter à la société en général à l’avenir ?
James — Je ne sais pas ce que le Parti Pirate aurait pu m’apporter, je me pose plutôt la question de ce que je peux lui apporter. C’est bateau comme réponse, ça casse pas 3 mâts mais c’est une réalité.
Si à l ’époque le PP avait été structuré comme maintenant, cette affaire aurait reçu une plus grande visibilité. J’aurais certainement évité de longues heures de recherches juridiques, d’envois de mails, de demandes de soutien et des litres de café...
Je me serai senti certainement moins marginalisé, moins exposé aux jugements imbéciles des uns et des autres pensant que je n’étais qu’un pauvre type carnivore de mp3.
Le PP me paraît couillu, il a été une des rares organisations à m’offrir son soutien inconditionnel ainsi que l’AIMSA. Il paraît qu’on dénombre ses amis quand tout va à veau-l’eau ; je le confirme:)
Si je considérais le parti Pirate comme un parti politique classique, je n’y aurai pas mis l’ombre d’un doigt de pied. À mes yeux, c’est une assemblée de citoyens aux sensibilités assez diverses et, paradoxalement, profondément unis. La raison de cette union est simple : préserver nos libertés individuelles, promouvoir le partage de connaissance et garantir à tous une vie épanouissante, sont les valeurs du Parti Pirate.
Nous revendiquons des idées et non pas une appartenance à un courant de pensée politique ; le clivage gauche-droite est obsolète et les Pirates se situent au devant, à la proue du navire. Je crois qu’il est bien parti pour éperonner tous les navires à vapeur que sont les vieilles institutions.
Nous sommes définitivement irrécupérables, trop vifs et trop autonomes pour se faire récupérer par quelques paquebots-dinosaures politiques en mal d’électeurs.
Et puis, tout simplement, j’ai la conviction que les pirates sont aptes à rétablir la Fraternité.
Tout l’enjeu est là.
Apprendre à écouter l’autre, considérer sa parole, tenir compte des différences de chacun prend du temps et ne se fait pas sans erreurs, sans discorde car nous venons d’horizons assez variés.
Mais l’essentiel est que nous réfléchissions ensemble, que nous restions ouvert à toute personne prête à embarquer avec nous et qu’aucune parole ne prévale sur une autre. N’est-ce pas là l’essence même de la démocratie ?
Nous sortons d’un système politique pyramidal, d’un modèle périmé avec des chefs, des sous-fifres, des baronnets, des roitelets, des tribuns et des exécutants... Le Parti Pirate propose une aventure humaine de grande envergure, nous mettons au point une démocratie 3.0 et c’est digne du Conseil National de la Résistance !
À chacun(e) de rejoindre le navire et de le quitter à son gré, selon son temps, ses priorités, ses envies.
À présent, ce sont les citoyen(ne)s qui prennent la parole : nous avons entre nos mains le pouvoir et ce, grâce à l’Internet.
J’aimerais que tous les Pirates aient bien conscience que nous offrons une dernière chance aux institutions et aux industries de prendre en marche le train de la Révolution numérique, qu’ils comprennent que notre société est entrée dans une métamorphose irréversible.
Nous proposons une transition en douceur, et par nos actes et engagements nous comptons bien rendre le pouvoir à son légitime propriétaire : le Peuple.
Si j’avais un souhait à formuler ce serait un Parti Pirate moins geek, plus pragmatique et plus investi sur le terrain -- là c’est affaire de moyens, je le sais bien -- et penché sur les problèmes quotidiens : logement, santé, éducation, accès au bonheur...
Je le souhaiterais aussi plus ouvert à d’autres rassemblements citoyens qui repensent le monde depuis belle lurette : LES INDIGNÉS, RESF, DÉBOULONNEURS, CADTM, ATTAC...
Je crois en cette ouverture, cette belle force qui prend racine auprès d’autres personnes, de leur expérience et de leurs idées.
Et puis il y a aussi les maîtres à penser auprès desquels l’on peut prendre source : Pierre Rabhi, Jean Ziegler, Étienne de La Boétie Noam Chomsky, Richard Stallman, Jean-Luc Godard, Jacques Prévert, René Char, Brel, Brassens, Jean-Jacques Rousseau...
L’humanité ne manque pas de talents, à nous d’en pirater le meilleur !
PP — Si votre persécution judiciaire (je n’emploie pas le mot à la légère) vous a coûté une partie considérable de votre vie, elle vous a également mis - peut-être malgré vous - en position de porter médiatiquement des valeurs importantes.
Est-ce devenu quelque chose d’important pour vous, d’un point de vue non seulement affectif mais surtout idéologique ? Ou bien refusez-vous de devenir un porte-étendard ?
J.C. — Oui, j’ai payé un prix élevé. Peu m’importe, ça en vaut la peine : mieux vaut ça que se soumettre à la médiocrité des lois.
Je ne rentrerai pas dans les détails, ce serait fastidieux et on a tous nos petits et gros emmerdements.
Ce qui est vital c’est de sortir la tête de l’eau, de transcender ces emmerdes-là pour offrir des réponses et des actes clairs, citoyens.
Bon, disons que j’ai beaucoup appris depuis ce procès, sur la nature humaine, sur le fonctionnement du système judiciaire, sur la couardise politicienne...
Ce qui permet de tenir bon ? C’est très simple, je le dois à ces anonymes si proches qui n’ont cessé de m’écrire et de me soutenir, et dont voici quelques pseudos :
Alina, Arkados, Arnaud V, Conundrum, Daniel L, Djefouille, Guillaume S, Harpalos, Jicé, Kostas Ferris, Mary, Michel D, Paul, Pers, Sebastien B, Stephane D, Zest... J’en oublie certainement encore quelques millions : toutes celles et ceux qui téléchargent !
Je serais d’une imbécillité remarquable si je m’imaginais porter seul des valeurs importantes : qui donc ne rêve pas d’un monde plus sûr et plus fraternel pour lui, sa famille, ses enfants, ses amis... ?
Je ne sais pour quelles raisons je me suis retrouvé au devant de la scène médiatique -- j’imagine que les vents m’ont été favorables --, je ne pensais pas en arriver là, bien des personnes mènent des combats tout aussi importants sans jamais pour autant sortir de l’ombre.
Je ne sais pas si je suis un porte-étendard, cela ne veut plus rien dire dans les temps que nous traversons ; il suffit de télécharger puis de traîner la 5ème république devant les tribunaux européens.
La clé de la réussite ? De chouette chats, du temps devant soi et rien à perdre !
Vu qu’il y a 11 millions de pauvres en France, les procès devraient fleurir d’ici peu, un printemps des tribunaux en France, de quoi remettre à l’heure tous les gars qu’ont des rolex :-)
J’ai la conviction que l’accès à la culture, le partage de connaissance, le revenu de vie et la démocratie 3.0 sont les clés d’une nouvelle société.
Pour l’instant on stigmatise les Pirates en les désignant comme des assassins d’artistes, des pilleurs de culture ? On s’en émeut maintenant alors que les institutions les laissent crever depuis des siècles, leur versant une obole pour leurs créations (3 euro sur un CD en valant 13)? Pour le profit de quelques industries de la culture et de ministres asservis à l’argent, on traîne dans la boue des citoyens qui participent au bien commun de notre société ?
Tout cela me met en colère. Ils insultent notre intelligence, bafouent nos droits, méprisent et empêchent notre devoir à être heureux, à s’épanouir pleinement.
Pour ce motif-là, j’encourage donc au téléchargement et au partage jusqu’à ce que les industries et les gouvernements courbent enfin l’échine, après nous discuterons. Une fois de plus, quitte à me répéter, prenons conscience que nous avons le pouvoir grâce à l’Internet.
Nous devons sans cesse rappeler à nos élus une règle simple : l’État est au service de ses citoyens. Et s’ils continuent à ne pas en tenir compte, il ne faudra alors guère s’ étonner de voir dans le ciel numérique voler des pavés DDOS.
Nous en sommes là, et des citoyens ont fait le choix du courage du silence et de l’anonymat. Ils ont pris le maquis numérique pour qu’advienne un peu plus de justice, d’équité et de fraternité.
Je leur rend hommage et les remercie sincèrement pour leurs actions, leur ténacité et leur dévouement.
Je crois que nos anciens seraient fiers de nous, du combat que nous menons, des valeurs que nous portons. Ils ont donné leur vie pour nous garantir un monde plus fraternel et nous maintenons leur héritage.
P.P. — Vous vous préparez aujourd’hui à vous porter candidat pour le Parti Pirate aux élections législatives 2012, dans la deuxième circonscription du Gard. Cela signifie-t-il que vous gardez confiance, de façon générale, en la démocratie telle qu’elle se pratique dans notre pays ?
J.C. — Je suis réaliste, je n’ai aucune confiance dans les institutions telles que nous les vivons, le mot démocratie est devenu une insulte tellement il a été prononcé par des bouches grasses, affamées, égoïstes et machiavéliques.
Nous avons laissé le pouvoir à des incompétents notoires, épris de leur petite personne, qui s’ écoutent parler et disposent de privilèges qu’aucun de nous ne goûtera dans sa vie.
Du plus jeune âge, dès que nous rentrons dans cette société on nous enseigne seulement à survivre, à envier, à posséder, à profiter sans plus se poser de questions, sans plus s’interroger sur ce qu’est vivre ensemble. Je n’ai aucun respect pour ce type de société, aucune estime pour ce modèle qui enfante la peur, la dépression et la mort : d’où ma candidature sous Bannière Pirate.
Il y a aussi d’autres raisons majeures à ma candidature : je ne me présente pas tout seul, c’est bien l’ensemble du Parti Pirate Languedoc-Roussillon qui se présente et il faut bien avouer que ma rencontre avec les Pirates de Montpellier, leur envie de vivre et d’ inventer un monde plus juste, force mon respect.
Je suis très attaché au Revenu de vie, ce point de programme me paraît essentiel : la mise à mort de la misère serait bien la moindre des choses dans un pays dit ’riche’ !
P.P. — Vous menez, ce dont on parle trop peu ici, une activité de photographe ; vous avez également tenu le blog "Et paf la puce !" depuis plusieurs années, et pourtant vous n’y parlez presque pas de vos photographies. Ces deux activités sont-elles pour vous totalement séparées ? Quelle place tient la photo dans votre vie artistique et professionnelle ?
J.C. — C’est exact, je ne mêle pas mon travail photo à toute cette affaire.
Je ne vois pas pourquoi je me servirais de ce tremplin et en quoi cela rendrait mon travail photo plus pertinent. Je sais qu’il est de bon ton de tout mélanger, l’intime et l’artistique, pour défrayer la chronique de façon à faire parler de soi. Ce sont des méthodes de publicitaires, un arrivisme à tout crin et très show-biz que j’exècre.
Seule ici la valeur de mes photographies peut faire la différence, il faut donc que je bosse suffisamment pour arriver à un résultat que j’estime correct.
Il y a bien un projet de livre écrit à plusieurs, accompagné de mes photos et qui relate une période de vie en squat à Bruxelles ; mais la personne chargée de coordonner repousse sa sortie pour diverses raisons. Il n’est pas impossible que je m’attelle à la rédaction de ce livre.
Si je le mène à son terme, il sera en téléchargement libre ; s’il plaît, je demanderai alors aux lecteurs de verser la somme d’argent de leur choix à la première personne faisant la manche dans la rue.
Rendons à Cupidon ce qui lui appartient...
Bien avant que ne se pose cette affaire, je pratiquais la photo à prix libre et j’ai dû offrir mon travail à je ne sais combien de troupes de théâtre, de groupes de musique : parce qu’ils n’avaient pas de fric, tout simplement.
C’était compliqué car je n’avais pas un flèche non plus, mais bon ça me paraît tellement évident d’être ainsi lorsque l’on aime... La photographie est avant tout une façon de vivre, d’être. Si on veut la vivre pleinement il faut en payer le prix et s’immerger, tout donner et y croire pour la beauté des rencontres et pour la beauté de vivre. Le reste vient naturellement... ou ne vient pas, et l’on fait autre chose.
J’ai du lâcher tout ça car j’ai décidé de prendre en main ce procès et un tsunami personnel m’a mis KO un temps, un de ceux dont on met du temps à se relever. À présent, il y a cette candidature aux législatives, ça bouffe un temps fou, mais d’ici peu je compte bien reprendre ma vie de la seule façon que je l’aime : libre, sauvage et entière.
P.P. — Et nous souhaitons que le vent vous soit favorable ! Merci à vous James, tous nos vœux pour votre campagne !
J.C. — Merci pour votre entretien et bonne bordée électorale à tous les Pirates.
propos recueillis en mai 2012.












