Nous avons choisi d'offrir une tribune aux hommes et aux femmes qui sont depuis plusieurs jours maintenant, aux côtés des 
migrants tunisiens du 36 rue Botzaris (#Botzaris36 pour les twittos).


Parce que nous, pirates, avons tissé avant la révolution tunisienne, pendant, et après, des liens forts avec ce pays et son peuple, et parce que des archives importantes, voire compromettantes, sont également en jeu, voici quelques articles de blogueurs et de journalistes sur les enjeux humains et politico-judiciaires du 36 rue Botzaris.

 

Merci aux twittos qui suivent et relayent #Botzaris36, interpellent médias et politiques, et aux parisiennes et parisiens qui ont et vont apporter soutien et vivres !

 

 

Une soirée presque ordinaire à #Botzaris36

par @Paul_Da_Silva, ancien président du Parti Pirate
 


Le bâtiment situé au 36 rue Botzaris est quelque peu particulier : il est la propriété et le siège français du RCD, le parti dissous du dictateur déchu Ben Ali. En l'espèce, il est donc une propriété privée tunisienne, ne bénéficiant pas de l'exception d'extraterritorialité comme les ambassades ou consulats, d'une entité tunisienne n'existant pas.

Depuis plusieurs semaines déjà, il est occupé illégalement par près d'une centaine de réfugiés tunisiens qui ont été expulsés plusieurs fois, et qui finalement, ne cherchent qu'un lieu où dormir en attendant leur régularisation éventuelle ou leur retour au pays. Après tout, la Tunisie, pays plus de six fois inférieur à la France par sa démographie, accueille en ce moment 50.000 réfugiés libyens, là où la France se plaint de quelques 10.000 tunisiens arrivés depuis la révolution, oubliant au passage le nombre considérable de ceux qui ont enfin pu rentrer chez eux.

Dans ce que certains surnomment la « chambre de Barbe bleue », du fait que cette pièce était la seule interdite aux résidents de Bortzaris36, sont entreposés une quantité colossale de dossiers à propos aussi bien de tunisiens que de français complaisants avec le régime. Les caves aussi seraient remplies de ces dossiers qui sont aujourd'hui à peu près tout ce qu'il reste des archives, après que tout ou presque ait été détruit en Tunisie au lendemain du départ de Ben Ali. Certains documents seraient déjà sortis, disparaissant dans des mains inconnues mais soucieuses souvent d'un seul dossier...

Dans la matinée du 16 juin, et suite à la mise en sûreté d'une grande quantité de documents, le 36 est à nouveau évacué à la demande de l'ambassade tunisienne, et les migrants sont sur le trottoir, sans aucun endroit où aller, rien à manger et avec leurs maigres effets personnels toujours à l'intérieur. Devant l'urgence de la situation une réunion express est organisée à quelques rues d'ici, entre plusieurs activistes de la Révolution tunisienne et des résidents du quartiers, qui depuis le début, couvrent de façon exemplaire tout ce qui se passe sur place, se substituant aux médias qui boudent l'affaire...

Après avoir discuté des documents, des gens, des médias, des solutions, des impasses … pendant plus d'une heure, nous prenons la direction du lieu de toutes nos inquiétudes. Quelques minutes après notre arrivée, le dernier fourgon de police quitte les lieux, laissant les esprits s'échauffer du côté des tunisiens qui pensent avoir perdu leurs effets personnels.

Très vite, ceux-ci s'en prennent au bâtiment et y jettent tout ce qui leur passe sous la main. Ceci ayant pour effet immédiat de faire revenir la police dont les effectifs ne vont cesser de grandir jusqu'à mon départ (et probablement après). Nous les approchons et négocions avec eux, les flashball finissent par disparaître au profit des boucliers. A aucun moment, les tunisiens ne s'en prendront aux forces de l'ordre, même lorsque celles-ci iront beaucoup trop loin plus tard.

La négociation s'entame alors entre quelques tunisiens, quelques activistes et les forces de l'ordre, pour que les lieux soient vidés et que les tunisiens récupèrent leurs biens. Certains vont même préciser à grand renfort de détails où sont cachés telle veste, tel sac, …

En parallèle, on apprend au téléphone (très peu d'élus ont fait le déplacement et aucun n'a levé le petit doigt) que la mairie de Paris, qui n'a pu nous proposer que le gymnase rue de la Fontaine au Roi, a oublié de nous préciser que celui-ci est complet et que par conséquent aucune solution n'est disponible pour héberger les réfugiés. C'est donc l'ambassade tunisienne qui a mis à la rue, avec la complicité des pouvoirs publics français, près d'une centaine de leurs ressortissants sans prévoir aucune solution de logement, pour garantir la sécurité de documents compromettants pour tout ce beau monde...

L'évacuation des biens se poursuit ainsi pendant une grosse demi-heure, la rue est barrée et un cordon de police nous maintient du côté opposé de la rue. La répartition se déroulera dans le calme, les biens appartenant aux absents sont toujours, à l'heure où j'écris ces lignes, sur la table de ping-pong de plein air qui a servi à cet effet.

Le temps passe ainsi un certain temps, tout le monde discute, les policiers sont tendus ou amusés en fonction de « si ils comprennent la situation ou non ». Puis, tous les policiers en civil, au bas mot une quinzaine, sont appelés à l'intérieur du bâtiment. Détail auquel nous ne prêterons que peu d'importance avant de réaliser pourquoi.

Entre temps, nous négocions pour obtenir que les gardiens du lieu réitèrent l'opération menée plus tôt avec les affaires, mais pour la nourriture présente dans les frigos. Demande qui sera acceptée mais qui se soldera par la récupération de la nourriture contenue dans un seul des frigos...

Plus d'une dizaine de minutes plus tard, tous ces policiers en civil ressortent, formant une troupe massive et se déplaçant rapidement sur le trottoir côté 36 (nous sommes toujours maintenus du côté opposé qui donne sur le parc des Buttes-Chaumont). Les tunisiens commencent à crier, en français : « c'est des RCDistes » et tous de courir pour voir ce qui se passe.

Je me joins à eux, accélère le pas et me retrouve bloqué par un policier en civil qui va se mettre dans mon passage, et au lieu de répondre à ma question « vous n'êtes que des policiers français ou vous êtes accompagnés ? » va me bousculer assez fortement. Je lui explique alors la raison de ma venue, celle de ma question, et là il s'avère beaucoup mieux informé que ses collègues et m'intime de reculer. Bien entendu je ne le ferai pas mais le temps perdu ainsi m'a empêché de voir de qui il s'agissait. Les policiers lâcheront bien plus tard qu'il s'agit de personnes qui avaient « peur de sortir » en nous demandant « vous connaissez le principe d'une ambassade ? ».

Les mots fusent, les diplomaties des uns disparaissent bien vite face à la protection d'alliés potentiels de Ben Ali, dans un lieu regorgeant de documents à leur propos par les autorités françaises, qui par ailleurs sont bien moins efficaces à traiter décemment les réfugiés eux-même qui ne demandent qu'un lieu où passer la nuit.

Un peu avant 23 heures, la relève arrive et les policiers avec qui nous avons passé la soirée sont remplacés par d'autres, dont un que j'ai croisé il y a peu à la Bastille, et qui semble me reconnaître quand mon regard rencontre le sien et que son visage se décompose...

Durant ces quelques heures passées sur place, aucune des institutions (la mairie et la région), aucun des médias contactés (qui demanderont après les documents sans se soucier des personnes) ne répondra présent. À 23h, épuisé par la journée je décide de rentrer chez moi, à ce moment-là, les migrants étaient en train de s'installer pour passer la nuit dans la parc, avec le peu de nourriture négocié plus tôt et aucune certitude sur où ils seront demain...


Les tunisiens ont besoin de vous, diffusez les informations, médiatisez l’affaire aujourd’hui passée sous silence !
Merci à tout ceux qui ont donné de leur temps ce soir...


texte écrit le 17 juin 2011

sous licence CC0 - à diffuser !



Paul passera ensuite les nuits suivantes avec les tunisiens, sous la pluie :

http://ppfr.it/botzaris362

http://ppfr.it/botzaris363

http://ppfr.it/botzaris364

http://ppfr.it/botzaris365

http://www.botzaris36.org/2011/06/pourquoi-je-suis-alle-reste-et-ai-quitte-botzaris36

 

Quelques twittos à suivre :

http://twitter.com/MsTeshi

http://twitter.com/Menilmuche

http://twitter.com/leclown

http://twitter.com/paul_da_silva

 

La mobilisation a désormais son site : http://www.botzaris36.org

 

D'autres articles de journaux et de blogs à lire sur #Botzaris36 :

Botzaris, l'arrière-cour française des réseaux Ben Ali sur Marianne

Comment le parti de Ben Ali a tissé sa toile en France sur Mediapart

Bataille pour les archives parisiennes de Ben Ali sur OWNI

Tunisie : des archives compromettantes à Paris sur L'Express

En plein Paris, des Tunisiens à la rue ! par le collectif Citoyens du monde

#Botzaris36 par Guy Birenbaum 

J’accuse. #Botzaris36 par Numendil 

#Botzaris36, au coeur de Paris(sse) … par Jean-Michel Planche

 

 

L’importance méconnue de la rue Botzaris

par @Menilmuche, blogueur de http://menilmontant.typepad.fr

 

Le 36 de la rue Botzaris est occupé depuis le 31 mai. Dix jours déjà. Par des «Tunisiens de Lampedusa», dont une poignée de dix-sept à l’origine, rapidement devenus quarante-et-un. Ce bâtiment, officiellement dénommé Centre culturel tunisien entre autres dans l’annuaire de la Chambre tuniso-française de commerce et d’industrie (CTFCI), abritait de nombreuses activités.

P19_Botzaris-drapeauxDepuis avant mon arrivée à Ménilmontant fin 1996, je savais qu’il y avait, près des Buttes-Chaumont, un bâtiment aussi discret qu’important pour la Tunisie. Ce n’est que plus récemment, il y a un peu plus de dix ans, que j’ai localisé son entrée. En fait son entrée principale, car l'entrée secondaire, plus sensible politiquement, est ici. Cette localisation, je la dois à divers témoignages recueillis auprès d’opposants au régime. De “vrais” opposants, de bien, bien, bien avant décembre 2010.

Au hasard de mes recherches sur l’ancienne formule du site Internet de l’ITRI, un texte de Fausto Giudice m’a interpellé. A l’occasion des dix ans de régime benaliste, 202 personnes avaient signé au 9 avril 1997 en Tunisie un appel demandant l'instauration de la démocratie. Alors que la collecte des signatures continuait, un rassemblement s’organisait, à Paris, symboliquement au 36, rue de Botzaris.

Pour les plus jeunes, a fortiori ceux qui arrivent de la Tunisie depuis quelques mois, ces choses-là sont inconnues. Pour les Parisiens de fraîche date ou ne résidant pas à proximité des Buttes-Chaumont, pareil. Mais combien d’autres savaient et n’ont pas prêté attention, ou rapidement réagi? Combien d’autres, moi y compris?

Dans son texte intitulé La peur change de camp, que j’avais mis en lien hypertexte cliquable dans mon sujet annonçant l’occupation — espérant par-là attirer l’attention de quelques confrères — Fausto Giudice écrivait :

Pourquoi ici?
Nous sommes rassemblés face au 36 rue Botzaris. A cette adresse, devant vous, se dresse une forteresse bien protégée par un haut mur et des grilles. Cette forteresse est à l'image du palais de Carthage où trône, retranché, le tyran tunisien, le général Zine El Abidine Ben Ali. Cette forteresse est à l'image du régime tunisien. Dans ces locaux, qui bénéficient d'un statut diplomatique, en tant qu'annexé de l'ambassade de Tunisie située rue Barbet de Jouy, se trouvent officiellement le "centre culturel" de l'ambassade et le Rassemblent des Tunisiens de France (RTF), l'amicale contrôlée par le régime. Officieusement, c'est le RCD, le parti de Ben Ali, qui siège ici. Et en réalité, cette forteresse est une des bases à partir desquelles le régime tunisien contrôle, réprime et agresse la communauté tunisienne en France. C'est d'ici que sont diffusés les ordres de Ben Ali, c'est ici que se concoctent des agressions, des campagnes d'intimidation et de calomnie contre des réfugiés tunisiens.
A notre avis, les activités illégales et louches qui se déroulent au "36" sont en contradiction flagrante avec son statut diplomatique. Le "36" dépend en effet plutôt du ministère de l'Intérieur tunisien que du ministère des Affaires étrangères. Ce lieu ressemble plus à un des nombreux lieux secrets de détention et de torture disséminés en Tunisie qu'à un "centre culturel". Voilà pourquoi nous sommes ici aujourd'hui.

 

Dans son sujet publié hier sur Mediapart (à lire ici gratuitement), Mathieu Magnaudeix évoque un «bâtiment de sinistre réputation dans la communauté tunisienne de France».

C’est pourquoi, dès le début, j’ai décidé de passer le plus de temps possible à l’intérieur du 36. Une jeune camarade (@MsTeshi), de vingt ans ma cadette, y était 24h/24. Nous étions en relation quasi-permanente par SMS et par le réseau social Twitter.

 

Je cherchais ce que les opposants victimes de la répression tunisienne que j’avais pu rencontrer appelaient les «caves de Botzaris». En vain. Je passais pourtant quasiment dessus chaque jour. J’en avait même photographié l’unique soupirail, que l’on voit à la droite des voitures à l’immatriculation diplomatique garées pour des raisons qui m’échappent dans la cour du “36” alors que l’immeuble possède au moins deux boxes privés. Je n’avais pas compris… jusqu’à la nuit de lundi à mardi où, y retournant vers 2 heures du matin avec @MsTeshi (qui avait décidé de quitter les lieux), j’ai enfin vu que ces caves n’étaient héélas pas une légende.

C’est ce récit d’une semaine de patience et de recherches, d’émotions aussi, que je souhaite mettre en ligne prochainement, avec des illustrations afin que chacun puisse se faire une idée.


Notes :

• Dans l’attente du récit de cette semaine, il est possible de lire sur Politikio ce qu’en pense un quasi-voisin des lieux…

• Ce qui concerne le 36 de la rue Botzaris est à suivre sur twitter en cliquant ici. On y trouve des infos en temps réel, des photos, des vidéos, etc…

 

billet publié le 9 juin 2011

source : http://menilmontant.typepad.fr/mon_weblog/2011/06/botzaris-36.html

 

Menilmuche a ensuite publié :

Le 36 Botzaris encore évacué, les archives parlent…

A peine repris par l'Ambassade, le 36 Botzaris perd sa plaque…

La tente des “Botzaris” détruite par la police

“Les médias, vous aurez wallou”, lance @MsTeshi au sujet de Botzaris

Les Tunisiens de Botzaris embarqués par la police

A Botzaris, libres, mais…